Vu de l’intérieur
Derrière les notes
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Derrière les notes
Dans chaque numéro de La Colonne, notre podcast vous invite à approfondir votre connaissance d'une œuvre classique présentée à la Philharmonie. Cette fois-ci, au tour de la luxuriante Symphonie N° 2 de Gustav Mahler, qui sera interprétée par l'Orchestre Philharmonique du Luxembourg au mois d'avril. Comment a-t-elle vu le jour? Quelle est son importance dans le contexte de la vie de Mahler? Et d’où lui vient son célèbre surnom de «Résurrection»?
Script du podcast
Vous êtes-vous déjà demandé ce que font les chefs d’orchestre une fois qu’ils ont quitté le podium, salué le public et regagné les coulisses? Que ressentent-ils après une représentation réussie, lorsque le rideau est tombé, mais que l’adrénaline et le souvenir de la musique interprétée font encore battre leurs tempes?
À la fin des années 1880, un jeune chef, qualifié d’étoile montante, vécut une parenthèse post-concert vraiment étrange… Cet épisode l’amènera finalement à produire l’un des plus grands chefs-d’œuvre de tous les temps.
Aujourd'hui, plongeons dans la Symphonie N° 2 de Gustav Mahler.
EXTRAIT MUSICAL
Gustav Mahler avait passé une excellente soirée. Après avoir redonné vie à l’opéra inachevé de Carl Maria von Weber Die Drei Pintos, et brillé lors de sa première, le jeune chef d’orchestre adjoint pouvait commencer à rêver plus grand. Beaucoup plus grand.
Pourtant, ce soir-là, lorsqu’il ferma la porte de son appartement de Leipzig, il ne se réjouissait, ni ne s’extasiait sur son brillant avenir. Soudain, c’est à la mort qu’il pensait. Froide, solitaire, inéluctable.
Comme Mahler n’est pas du genre à faire les choses à moitié, il décida d’embrasser pleinement cette pensée effrayante et de s’y plonger sans concession. Quelques minutes plus tard, il était allongé sur un lit fait des fleurs reçues après le concert, des bougies allumées tout autour de la pièce comme pour une veillée funèbre.
Quelques jours plus tard, il avait traduit cette expérience obscure en une composition à part entière. Un poème symphonique intitulé Todtenfeier, c’est-à-dire Cérémonie funèbre. Ce fut… un véritable fiasco. L’œuvre ne sut convaincre personne. Pour tout vous dire, même le mentor de Mahler, Hans von Bülow, qui était l’un des chefs d’orchestre les plus distingués de l’époque, déclara qu’il la détestait.
Mais notre histoire ne s’arrête pas là. Ce revers marqua plutôt le début d’un voyage artistique et existentiel de cinq ans pour Gustav Mahler. La Cérémonie funèbre augura un rite de passage à l’âge adulte, qui allait non seulement faire de lui un compositeur mature, mais également façonner son éthique personnelle.
EXTRAIT MUSICAL
Comment passer précisément de l’échec de la Cérémonie funèbre à la brillante Deuxième Symphonie?
Tout d’abord, Mahler n’accepta pas l’échec. Bien que la Cérémonie n’ait pas été accueillie avec enthousiasme, il ne l’abandonna jamais, car il savait qu’il était sur la bonne voie. Tout comme le vin, la partition avait peut-être simplement besoin de maturer un peu pour révéler son plein potentiel. Et c’est exactement ce qui finit par arriver, pour la Cérémonie comme pour le jeune compositeur. Au cours des cinq années qui suivirent ses étranges «funérailles» mises en scène chez lui, Mahler assista à de véritables funérailles. Il connut la mort, la souffrance, le deuil: autant d’expériences qui ne laissent pas indemne.
Parallèlement, il se mit à lire avec voracité. La poésie devint pour lui un exutoire, un moyen d’exprimer les émotions complexes avec lesquelles il luttait intérieurement. Et c’est précisément là, à la croisée de son expérience vécue et de ses lectures poétiques, sur les décombres de la Cérémonie funèbre abandonnée mais jamais complètement oubliée, que la Symphonie N° 2 commença à prendre forme.
EXTRAIT MUSICAL
Il est maintenant temps de nous plonger dans la partition, qu’en dites-vous? Commençons par le commencement. Comme ceux d’entre vous qui connaissent déjà Mahler le savent peut-être, le compositeur était très pointilleux sur les tempos. Il ne se contentait pas du simple Allegro ou du bon vieux Andante: ses notes étaient écrites en allemand et toujours très détaillées. Dans le cas du premier mouvement de la Deuxième Symphonie, elles nous donnent une indication claire de l'intention du compositeur: Mit durchaus ernstem und feierlichem Ausdruck (Avec une expression tout à fait sérieuse et solennelle). Après tout, on n’en attendrait pas moins lors d’un enterrement…
EXTRAIT MUSICAL
Bien que Mahler ait généralement essayé de résister à la tentation d’écrire des programmes pour «expliquer» sa musique, ici, l’intention est claire: «Nous nous tenons devant le cercueil d’un être cher», écrit-il. «Et maintenant, en ce moment grave et émouvant… notre cœur est saisi par une voix terriblement sérieuse… Que faire à présent? Quel est le sens de cette vie – et de cette mort?»
Le chagrin côtoie l’anxiété; le silence extérieur cohabite avec le tumulte intérieur. Et quelle meilleure façon de représenter ces émotions contrastées que la forme sonate, la structure préférée des compositeurs classiques pour les premiers mouvements. Sans entrer dans les détails, il s’agit simplement d’une manière astucieuse d’introduire diverses idées musicales, de les entrelacer, de les faire varier et de les amplifier avant de revenir finalement à l’introduction. Écoutons-en quelques-unes…
EXTRAIT MUSICAL
Quelle intensité! Après quoi s’ensuit un temps de silence. Celui-ci est à prendre à la lettre: Mahler lui-même exigeait une pause de cinq minutes avant d’aborder le deuxième mouvement de la symphonie. Il y a certainement des raisons pratiques à ce choix (comme la nécessité pour les musiciens et le public de se reposer après plus de vingt minutes particulièrement enlevées). Mais cette pause peut aussi être interprétée comme un message audacieux de la part du compositeur. En effet, si le but du premier mouvement était de nous confronter à des questions existentielles sur la vie et la mort, il est normal, voire même nécessaire, que celles-ci résonnent en nous quelques temps avant de passer à la suite.
Car cette suite nous fait basculer dans quelque chose de tout à fait autre, au point que l’on pourrait penser qu’elle fait partie d’une autre œuvre! Les deuxième et troisième mouvements sont plutôt légers et inspirés de la musique folklorique, que Mahler adorait. Tout d’abord, nous dansons un Ländler doux…
EXTRAIT MUSICAL
Puis, nous passons à un troisième mouvement «calme et fluide» qui rend hommage aux traditions musicales juives d’Europe de l’Est. Tout comme pour le Ländler, on a l’impression d’assister à un bal populaire: de se trouver face à une piste remplie de couples virevoltant paisiblement au son de la musique.
EXTRAIT MUSICAL
Jusqu’à ce coup de tonnerre…
EXTRAIT MUSICAL
On dirait que la fête est finie… Mais où cela peut-il bien mener, puisqu’il ne reste plus qu’un mouvement pour conclure ce voyage étrange et contrasté? À moins que…
Si vous avez déjà assisté à des concerts à la Philharmonie ou si vous possédez des enregistrements chez vous, vous savez que les symphonies classiques comportent généralement quatre sections, ou mouvements. Or ici, Mahler nous propose une symphonie en cinq mouvements!
On est en droit de se demander si telle était son intention dès le départ. Ce qui est en tout cas certain, c’est qu’après les trois mouvements que nous venons d’explorer – le mouvement funèbre et les deux mouvements folkloriques –, le compositeur fut frappé de plein fouet par le syndrome de la page blanche, ce qui n’est pas étonnant: composer une symphonie sur le sens de la vie est pour le moins une entreprise intimidante!
Mahler était donc bloqué. Jusqu’au jour où un poème enflamma son imagination:
Relève-toi, oui, tu te relèveras / Ma poussière
Une nouvelle fois, il revenait d’un enterrement où un poème intitulé «Résurrection» avait été lu à l’assemblée. Celui-ci lui fit l’effet d’une révélation fulgurante:
«Cela m’a frappé comme un éclair, écrit-il, et tout m’est apparu clairement et simplement!»
À la question «Y a-t-il quelque chose après la mort ?», Mahler avait désormais trouvé une réponse: oui. Non seulement il y avait des raisons de croire en la Vie éternelle avec un grand V, mais c’est précisément cet espoir qui donnait tout son sens à la vie terrestre. D’où le prélude, dans le dernier mouvement de la symphonie, à ce magnifique solo vocal…
EXTRAIT MUSICAL
Crois, ô mon cœur… L’âme n’a plus peur, elle n’est plus étranglée par l’angoisse et les épreuves de la vie. Elle parle, elle chante sa foi retrouvée, exhortant l’auditeur à se laisser aller et à se joindre à elle.
La section des cuivres amplifie ce sentiment. Postés en dehors de la scène, les musiciens entourent littéralement le public de sons qui ressemblent davantage à un appel amical et doux qu’aux menaçantes trompettes du Jugement dernier…
EXTRAIT MUSICAL
L’expérience est absolument transcendante. Mais revenons un peu sur nos pas. J’ai mentionné cinq mouvements et nous en sommes déjà au final sans avoir parlé du quatrième, une chanson sublime et mystérieuse intitulée «Urlicht», c’est-à-dire «Lumière primordiale», que Mahler a insérée dans la partition à la dernière minute. Cela peut sembler quelque peu impulsif, mais peut-être cet ajout tardif détient-il la clé de toute la symphonie. Écoutons…
EXTRAIT MUSICAL
C’est à la fois troublant et hypnotisant. Les paroles ressemblent à une étrange prière ou à un monologue intérieur… Peut-être que cet interlude n’a pas besoin d’être expliqué. Il est, tout simplement, à l’image de nos esprits vagabonds qui résistent si souvent à la rationalisation.
EXTRAIT MUSICAL
Ce qui est certain, cependant, c’est que dans l’esprit de Mahler, le final n’a aucun sens sans l’Urlicht. La lumière n’existe qu’à cause de l’obscurité, la foi à cause du doute, la vie à cause de la mort. Et c’est avec cette pensée en tête que nous abordons l’exaltant point culminant de la symphonie:
EXTRAIT MUSICAL
Je vais mourir pour vivre!
Lève-toi, oui, tu te lèveras à nouveau,
Mon cœur, en un instant!
Ce que tu as vaincu,
À Dieu te portera!
Ces paroles, chantées à pleine puissance par le chœur et soutenues par un invité surprise de taille, à savoir l’orgue, sont celles de Mahler lui-même… Elles sont la raison pour laquelle sa Symphonie N° 2 est aujourd’hui principalement connue sous son surnom: la Résurrection.
Nous avons hâte de découvrir ce chef-d’œuvre avec vous le 16.04. prochain, lorsque le chef d’orchestre Tugan Sokhiev prendra une nouvelle fois la tête de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg. Vous pourrez réécouter ce podcast après le concert et, bien sûr, n’oubliez pas de vous procurer l’un de nos programmes gratuits à l’entrée de la Philharmonie le soir du concert afin d’aller encore plus loin dans votre découverte de la «Résurrection» de Mahler.



