Récits
Bâtir des ponts
Récits
Bâtir des ponts
Aujourd’hui, de nombreux artistes naviguent ouvertement d’un genre musical à l’autre, résistant par là aux étiquettes et remettant en question les catégories conventionnelles. À la Philharmonie, leurs projets trouvent une place de choix, comme le montre le programme de ce printemps. Avant de les rencontrer sur nos scènes, nous nous sommes penchés sur quatre de ces artistes qui travaillent à la croisée des styles. Instruments, formations, sources d’inspirations… S’ils diffèrent en tous points, ils partagent néanmoins un même instinct pour l’avenir de la création musicale. Celui-ci fera sans doute la part belle aux bâtisseurs de ponts entre les cultures, les époques et les traditions.
Michael Wollny: un collectionneur de mélodies
«J’essaie de rester ouvert à toutes sortes d’influences ou d’idées, d’où qu’elles viennent.» Avec cette déclaration à la fois simple et rafraîchissante, Michael Wollny donne le ton. Ami de longue date de la Philharmonie et l’un des artistes à l’honneur de la saison 2025/26, le charismatique pianiste allemand a toujours été profondément ancré dans le monde du jazz. Pourtant, depuis plus de 20 ans, en solo, à travers des collaborations ponctuelles ou avec son trio multi-récompensé, il ajoute des «couleurs» supplémentaires à cette palette musicale en s’appropriant une étonnante variété de traditions allant du classique à la pop en passant par la musique ancienne, pour ensuite mieux les transformer. L’introduction de son album «Weltentraum», sorti en 2014, donne un aperçu révélateur de ce processus créatif: «Je cherchais […] des mélodies qui me touchaient, qui me parlaient». Cette «chasse au trésor» l’a conduit de la France médiévale de Guillaume de Machaut aux Lieder dodécaphoniques d’Alban Berg, en passant par de puissants idiomes romantiques. Ce faisant, Wollny ne semble toutefois pas simplement rechercher la diversité musicale pour la diversité. Les mélodies susmentionnées ne sont pas rassemblées pour être simplement citées ou paraphrasées, mais plutôt utilisées comme base d’improvisation. Dans une interview accordée en 2018 au quotidien allemand Der Tagesspiegel, Wollny clarifie cet aspect de son approche en se décrivant à la fois comme un collectionneur et un artisan: «Il est important d’analyser les œuvres d’autres compositeurs. À partir de celles-ci, je crée des paysages sonores […]. Ce qui compte, c’est de s’intéresser à différents thèmes, ce qui peut finalement déboucher sur une étincelle.»

Timothy Brock: le bruit du silence
Timothy Brock fait partie de ces heureux dont les rêves d’enfance finissent par devenir réalité. «Depuis l’âge de dix ans, je n’ai cessé de répéter à ma mère que, quand je serai grand, je voulais composer de la musique pour les films muets», écrit-il. Le compositeur et chef d’orchestre américain a trouvé très tôt sa vocation et, depuis trente ans, il s’est imposé comme le gardien d’un moment particulier de l’histoire de la musique: les bandes originales du début du 20e siècle. Un patrimoine fragile qui nécessite des soins, de la restauration et, parfois, des recréations, invitant ainsi à travailler au contact de divers genres musicaux. Dans ses 14 années au service de la famille Chaplin entre 1998 et 2012, Brock a notamment reconstitué la partition originale de Charlie Chaplin pour Les Temps modernes (1936), un mélange explosif de musique orchestrale, de jazz et de mélodies de music-hall. Il a également renoué avec l’esprit de Dmitri Chostakovitch en sauvant New Babylon, un drame soviétique de 1929 se déroulant pendant la Commune de Paris et dont la bande originale plutôt classique cite aussi bien La Marseillaise que le célèbre Can-Can de Jacques Offenbach… Lorsqu’il ne collabore pas avec des compositeurs disparus, Timothy Brock écrit et tient lui-même la baguette. En janvier dernier, la Philharmonie célébrait en sa compagnie le 20e anniversaire de sa partition originale pour Lady Windermere’s Fan d’Ernst Lubitsch, un projet que M. Brock analyse rétrospectivement comme «une occasion d’exposer [son] premier amour et [ses] racines les plus profondes», à savoir la musique orchestrale classique. Un an auparavant, il s’était inspiré de la tradition folklorique américaine pour accompagner The General de Buster Keaton, tandis que pour Foolish Wives, il avait utilisé «une poignée de courtes pièces pour piano d’un compositeur russe méconnu: Sergei Lyuapinov (1859–1924)».
Selon les propres mots de Timothy Brock, le secret de sa capacité à accueillir et naviguer entre des idées musicales aussi radicalement différentes les unes des autres réside dans le silence. Il s’agit avant toute chose d’interagir avec les images filmées sans ajouts de bruits, d’effets sonores ou d’autres interférences. «J’ai également composé des bandes originales pour des films modernes», précise-t-il dans un article de blog, «mais je me sens beaucoup plus à l’aise avec les films muets: je peux vraiment créer avec plus de liberté et construire un discours cohérent sans avoir à tenir compte d’un trop grand nombre de facteurs extérieurs à la musique.» Synesthète dans l’âme, Timothy Brock crée en réagissant aux images qui défilent à l’écran, ce qui fait de lui non seulement un bâtisseur de ponts entre le passé et le présent ou, comme mentionné plus haut, entre diverses traditions musicales, mais aussi entre deux formes d’expression artistique: la musique et les arts visuels.
Naïssam Jalal: la globe-trotteuse
La flûtiste franco-syrienne Naïssam Jalal, qui fera ses débuts à la Philharmonie en 2026, a d’abord suivi une formation classique au conservatoire avant d’étudier la musique orientale à Damas, au Caire et à Beyrouth. «Je suis influencée par de nombreux langages musicaux», confie-t-elle à What The France en 2021. Elle manifeste très tôt son goût pour les projets «fusion». Composés avec son groupe Rhythms of Resistance et parus en 2015/16, ses deux premiers albums présentent déjà un mélange distinctif d’influences mêlant tradition du Moyen-Orient et jazz contemporain. Elle s’essaie ensuite brièvement à des formes d’art plus «urbaines» telles que le hip-hop et le rap, avant de revenir à la musique classique pour le projet Un autre monde, qui l’amène à composer pour un orchestre symphonique.
Cet appétit pour divers idiomes et genres musicaux s’étend bien au-delà du double héritage de Jalal. En 2024, elle se rend en Inde, un pays et une culture avec lesquels elle n’a aucun lien personnel direct. Elle se familiarise avec les instruments traditionnels indiens et collabore avec des musiciens locaux. Le projet Landscapes of Eternity qu’elle présente à la Philharmonie en 2026 est le fruit de cette immersion intensive.
Outre le continent indien, la flûtiste cite également la musique manfingue et plus largement ouest-africaine comme des sources d’inspiration durables depuis sa première tournée au Mali, alors qu’elle n’est âgée que de 17 ans et sort tout juste du Conservatoire de Paris. Pour Naïssam Jalal, voyager n’est donc pas synonyme de consommation d’expériences ou d’accumulation de nouvelles idées: il s’agit surtout d’accueillir une nouvelle culture au cœur de son identité et de se laisser façonner par elle en tant qu’artiste.
Malgré toutes ses explorations culturelles et géographiques, Jalal demeure particulièrement cohérente en termes de style. Source même de sa pratique musicale, son instrument est également le dénominateur commun de ses nombreux projets. La flûte lui permet en effet d’affirmer une identité sonore unique, à la fois acoustique et contemplative, qui se retrouve ensuite dans toutes ses réalisations. Au fil des années, Naïssam Jalal s’est particulièrement distinguée par sa capacité à faire fusionner sa voix avec son instrument, comme si celui-ci n’était qu’une prolongation de son «moi» intime. Son dernier album, «Souffles» (2025), rend un hommage poignant à la flûte et à la manière hautement personnelle et intérieure dont la jeune femme envisage la création musicale. Comme elle le confiait quelques années plus tôt au magazine californien Markaz Review: «Ma musique est ma force motrice, ce qui me permet de rester debout et d’avancer, de rêver, de désirer […]. Ma musique me permet d’exprimer ce que je ne peux pas dire avec des mots.»

Piers Faccini: des mots qui transcendent les frontières
Tout comme Naïssam Jalal, le compositeur anglo-italien Piers Faccini est un citoyen du monde dont l’approche repose sur la mise en relation de ses racines – la musique folk et la culture populaire européenne – avec le reste du monde. À propos de son album «Shapes of the Fall» paru en 2021 et applaudi par la critique, Faccini déclarait avec l’âme de poète qu’on lui connaît: «Si mes chansons étaient des cartes, je voudrais qu’elles s’étendent des landes anglaises aux dunes du Sahara en passant par les plaines de la Méditerranée.» Une phrase qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’ensemble de sa carrière qu’à ce projet particulier.
De fait, le 28.04., Piers Faccini démontrera une fois de plus sa capacité à transcender les frontières culturelles et géographiques avec les mots. Présentant «Our Calling», son premier album en duo intégral avec son ami et collaborateur de longue date, la légende de la kora Ballaké Sissoko, il explique: «La relation entre l’humanité et le monde vivant au sens large est une obsession pour moi depuis longtemps. J’écris beaucoup sur les thèmes de la migration, du déracinement et de la séparation entre l’humanité et la nature.» Au fil des mois, l’auteur-compositeur-interprète a progressivement traduit ces réflexions en textes poignants, que Sissoko a ensuite enveloppés de sonorités maliennes. Le dialogue acoustique qui en résulte marque un chapitre déterminant dans la carrière de Faccini, un parcours marqué par la collaboration, l’ouverture d’esprit et le refus de voir dans une frontière géographique une limite à sa créativité débordante.



