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Vu de l’intérieur

Derrière les notes

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Derrière les notes

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Dans chaque numéro de La Colonne, le podcast «Derrière les notes» vous invite à mieux connaître une œuvre classique au programme de la Philharmonie. Cette fois-ci, c’est le War Requiem de Benjamin Britten qui est à l’honneur – il sera interprété le 15.11. par le City of Birmingham Symphony Orchestra et son chœur, le Trinity Boys Choir et trois solistes, sous la baguette de Kazuki Yamada. Comment Britten, farouche opposant à la guerre, a-t-il réussi à tisser dans sa composition les poèmes d’un soldat anglais pour créer une œuvre à la fois envoûtante et résolument humaine? Et comment a-t-il réuni un vaste orchestre, un ensemble de chambre, un chœur, une chorale d’enfants, trois solistes de nationalités différentes et un orgue – sans que le tout ne sombre dans un chaos glorieux?

Script du podcast

English

French

German

Que se passe-t-il lorsqu’un compositeur, hanté par l’absurdité de la guerre, s’empare des mots de ceux qui ne sont plus et les entremêle avec la poésie d’un soldat au front? Plongeons ensemble dans le War Requiem de Benjamin Britten, une œuvre majestueuse et un vibrant appel à la paix.

Benjamin Britten était un pacifiste convaincu. Profondément marqué par la Première Guerre mondiale, il rentre de son exil aux États-Unis – pendant la Seconde Guerre mondiale – pour découvrir que nombre de ses amis ont péri au combat.

Alors, quand on lui commande en 1962 une œuvre pour la consécration de la cathédrale de Coventry – reconstruite après les bombardements du Blitz en 1940 –, il y voit bien plus qu’une simple occasion musicale. En juxtaposant les textes latins de la messe de requiem à la poésie pacifiste du soldat Wilfred Owen, il crée l’une des œuvres les plus importantes du 20e siècle, et sa prise de position la plus radicale contre la guerre.

Sur la page de titre de la partition, il cite Owen: «Mon sujet, c’est la Guerre, et le malheur de la Guerre. La Poésie est dans la compassion. Aujourd’hui, tout ce qu’un poète peut faire, c’est avertir.»

Le War Requiem: envoûtant, douloureusement humain. Mais avant tout, un appel porteur d’espoir. Plongeons au cœur de cette œuvre et découvrons ce qui se cache derrière les notes.

L’œuvre dure environ une heure et demie, et c’est un véritable tour de force d’architecture musicale.

EXTRAIT MUSICAL

La composition s’ouvre sur un silence. Imaginez une cathédrale solennelle, éclairée à la lueur des bougies. Le chœur de garçons et le chœur d’adultes entonnent le Requiem aeternam, la prière traditionnelle en latin pour le repos éternel. Mais ne vous installez pas trop confortablement: Britten a déjà glissé une petite malice musicale. Le triton, historiquement connu comme diabolus in musica, «le diable dans la musique», vient troubler les harmonies. Cet intervalle va nous hanter tout au long de l’œuvre.

EXTRAIT MUSICAL

Presque aussitôt, le ténor fait son entrée avec l’«Anthem for Doomed Youth» de Wilfred Owen. Si l’ouverture est une cathédrale, voici le murmure des tranchées

EXTRAIT MUSICAL

Owen, soldat pendant la Première Guerre mondiale, a décrit avec précision les horreurs des tranchées et de la guerre chimique. Il est tué au combat en 1918, une semaine exactement avant l’armistice, à 25 ans. Ses écrits en ont fait l’un des grands poètes de la guerre.

Ses textes, intercalés entre les différents mouvements du Requiem latin, sont déchirants: «Quel glas pour ceux qui meurent comme du bétail?» Les soldats sont du bétail, et la mort ne sonne pas de cloches romantiques. Britten met ces vers en musique avec un orchestre de chambre, qui évoque tantôt des coups de feu, tantôt des rythmes précipités et des tonalités lugubres. La poésie d’Owen gifle comme un vent glacial.

Britten utilise trois formations musicales distinctes, chacune avec son propre style: l’orchestre au complet est grandiose, rituel. L’orchestre de chambre qui accompagne la poésie d’Owen est intime, presque conversationnel. Et le chœur de garçons avec l’orgue se tient à distance, d’une innocence éthérée. Une véritable architecture compositionnelle.

EXTRAIT MUSICAL

Vous entendez les cors? Ils retentissent comme une rafale de coups de feu. Les cors sont associés aux appels guerriers depuis des siècles. Bien avant l’orchestre moderne, on les utilisait sur les champs de bataille à des fins très concrètes: transmettre des ordres, rallier les troupes, signaler les avancées et les retraites. Dans le War Requiem, ils évoquent à la fois le triomphe et la menace. Ils annoncent ici le retour dramatique du chœur au complet et de l’orchestre avec le Kyrie eleison et l’imposant Dies iræ (le «Jour de colère»), entrecoupés de poèmes d’Owen comme «Bugles sang» ou «Futility». Une messe ancienne, accompagnée d’une seule voix humaine :

«( ) les notes mourantes Des voix qui s’éloignent et ne reviendront pas. Les plaintes stridentes des obus filant haut dans le ciel Et les sourdes imprécations des ( ) provocateurs».

C’est là que Britten démontre véritablement son talent de conteur. Le chœur de garçons murmure les versets liturgiques, le chœur d’adultes entame une fugue sur Abraham – et puis boum: le ténor et le baryton entrent en scène avec «The Parable of the Old Man and the Young» d’Owen. Soudain, l’histoire bascule: Isaac meurt, et le poème fait de ce sacrifice biblique une métaphore du massacre de toute une génération. Tant de vies innocentes perdues…

EXTRAIT MUSICAL

Ce que Britten accomplit ici est assez inhabituel, et d’une grande force.

Il réunit sur une même scène trois voix venues de nations différentes, pour nous montrer que la guerre fait de toutes les parties des perdants – et que nous devons surmonter les frontières qui nous séparent.

À l’origine, cet oratorio était destiné à trois interprètes: Galina Vishnevskaya (soprano), originaire d’URSS, Peter Pears (ténor), britannique, et Dietrich Fischer-Dieskau (baryton), allemand. Mais les autorités soviétiques n’ont pas autorisé Vishnevskaya à participer à la première. Le rôle de soprano a été confié à la chanteuse lyrique irlandaise Heather Harper, qui n’a eu que dix jours pour se préparer. Imaginez… préparer cette œuvre en dix jours? Incroyable. Ces trois nationalités devaient s’unir pour incarner la paix et la réconciliation. Britten, en réponse à ce refus, a envoyé une lettre au ministère soviétique de la Culture en 1961 pour demander que la décision soit reconsidérée. Le programme avait même été mis sous presse avec le nom de Vishnevskaya – oups. En 1974, elle s’enfuit de l’URSS avec son mari, le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovich.

Et le 15.11., à la Philharmonie, l’œuvre sera interprétée par une chanteuse russe (Olga Peretyatko), un chanteur anglais (Andrew Staples) et un chanteur allemand (Christian Gerhaher), fidèles à l’idée originale de Britten et à une tradition que les salles de concert s’attachent à perpétuer. Un magnifique message de paix porté par la distribution elle-même.

EXTRAIT MUSICAL

Le Sanctus latin revient, qui s’élève glorieusement vers les cieux, tandis que la soprano et le chœur emplissent l’espace d’un sentiment de transcendance rituelle. Mais Owen n’a pas dit son dernier mot. Le baryton intervient avec des vers tirés de «The End» (ou des échos thématiques), renvoyant brutalement l’auditoire à la réalité de la guerre. C’est une danse habile: révérence, horreur, beauté et désespoir en mouvement constant. À peine a-t-on le temps de se poser que le sol se dérobe à nouveau.

EXTRAIT MUSICAL

Britten nous rappelle que derrière chaque conflit se cachent des histoires personnelles, des vies brisées, des voix éteintes avant d’avoir pu s’exprimer pleinement.

EXTRAIT MUSICAL

Le tendre Agnus Dei («Agneau de Dieu») est interrompu par «At a Calvary near the Ancre» d’Owen. Britten entremêle la souffrance du Christ et celle des soldats dans les tranchées:

«Quelqu’un est toujours suspendu au carrefour bombardé Dans cette guerre, Lui aussi a perdu un membre Mais Ses disciples se cachent à l’écart Et maintenant, les soldats Le soutiennent»

La musique enveloppe la poésie comme une étreinte délicate: solennelle, mais toujours traversée de douleur. On y ressent un désir poignant de paix.

EXTRAIT MUSICAL

Le final s’intensifie avec Libera me, une supplique traditionnelle pour la délivrance, bientôt interrompue par «Strange Meeting» d’Owen: «Il m’a semblé que j’échappais à la bataille». De fortes dissonances, des sons percussifs étrangement inquiétants, des chœurs puissants nous submergent. Et puis, après plus d’une heure de fragments entrecoupés, d’éléments qui refusaient de jouer à l’unisson, la musique trouve enfin son unité. Toutes les forces orchestrales et vocales se fondent dans une résolution fragile, presque hésitante, avec ces mots: «Let us sleep now». Dormons, maintenant.

EXTRAIT MUSICAL

Pour finir, chœurs et orchestres s’unissent dans In paradisum, la prière latine qui accompagne le voyage de l’âme vers le paradis. La tension des tritons, les interruptions poétiques discordantes, les sombres réalités de la guerre se résolvent doucement en une conclusion calme et contemplative. Ce n’est pas exactement un moment de béatitude – Britten ne nous offre pas de réconfort facile – mais un moment de grâce, un soupir de soulagement après une traversée tumultueuse.

EXTRAIT MUSICAL

À sa création en 1962, l’œuvre résonne avec une actualité saisissante. Le mur de Berlin vient d’être érigé, la crise des missiles de Cuba se profile à l’horizon. Le public ne peut s’empêcher d’entendre des échos de l’angoisse nucléaire dans des vers comme «Quand la foudre aura retenti au levant.»

Le soir de la première, un ami de Britten, Reynolds Stone, écrit: «Le public a été saisi dès les premières notes. La fusion entre les mots anciens et modernes était si totale que la merveilleuse poésie d’Owen insufflait une vie nouvelle au latin, tandis que l’anglais acquérait l’intemporalité du latin lui-même».

Une autre personne, touchée par la diffusion sur la BBC, lui envoie une lettre: «C’est une œuvre véritablement magnifique, d’une importance considérable tant sur le plan intellectuel qu’émotionnel. L’équilibre visionnaire entre ce qu’il y a de plus beau dans le passé et une compréhension résolument tournée vers l’avenir m’a paru sublime.»

Plus de cinquante représentations ont eu lieu dans différents pays déchirés par la guerre au cours des trois ou quatre premières années suivant la création. Aujourd’hui encore, le War Requiem reste l’un des rares classiques modernes à attirer un large public. Son message de paix n’a rien perdu de sa force et continue de résonner en nous.

Nous avons hâte de vivre ce chef-d’œuvre en votre compagnie le 15.11., avec le chef d’orchestre Kazuki Yamada, le City of Birmingham Symphony Orchestra et le Trinity Boys Choir. Vous pourrez écouter à nouveau ce podcast après la représentation – et n’oubliez pas de récupérer votre programme gratuit à l’entrée de la Philharmonie le jour du concert, pour aller encore plus loin dans votre découverte du War Requiem de Britten.

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