Récits
Quand la musique classique a de l’humour à revendre
Récits
Quand la musique classique a de l’humour à revendre
Vous trouvez la musique classique ennuyeuse? Réfléchissez-y à deux fois! Certains des plus grands compositeurs de l’histoire avaient un sens de l’humour redoutable. Derrière les perruques poudrées et les manuscrits éclairés à la bougie se cachaient des personnages hauts en couleur et irrévérencieux, qui surprenaient le public par des changements de dynamique soudains, se payaient la tête de leurs propres interprètes, jouaient avec des silences gênants et allaient jusqu’à troller leurs collègues et leurs critiques. Voyons ensemble comment l’humour s’invite dans la musique, et quels compositeurs étaient les plus espiègles.
Un message glissé dans une symphonie
Prenons la Symphonie «La Surprise» de Joseph Haydn. Le compositeur autrichien a écrit une série de douze symphonies lors de ses deux longs séjours à Londres, entre 1791 et 1795. Les Britanniques l’ont accueilli comme une véritable star: on l’invitait à des dîners privés et à toutes sortes d’événements. C’est dans la capitale anglaise que l’œuvre est créée. D’abord sobrement baptisée Symphonie N° 94, elle doit son surnom de «La Surprise» au public londonien, à cause d’un accord fracassant qui surgit à la fin de la deuxième phrase du mouvement Andante. Le public allemand, lui, a trouvé un titre encore plus imagé: «Mit dem Paukenschlag» («avec le coup de timbale»). L’origine de cet accord tonitruant reste sujette à spéculation. Haydn aurait, semble-t-il, modifié la dynamique du deuxième mouvement sur un coup de tête. Selon une version, le compositeur venait de lancer l’Andante lorsqu’un spectateur ronflant au premier rang – certains affirment qu’il s’agissait d’un roi – l’aurait passablement agacé. Il échafaude alors son plan pendant que l’orchestre poursuit. Au moment voulu, Haydn fait donner un accord d’une puissance inouïe, tirant le dormeur de son sommeil en sursaut. Surprise!
Il aimait aussi truffer d’autres pièces de facéties, comme ses premiers quatuors de l’opus 33, vite surnommés Gli scherzi («Les Farces»). C’est le deuxième qui va le plus loin, ce qui lui a valu le surnom de «La plaisanterie»: il semble se terminer tout à fait normalement… jusqu’à ce que Haydn se mette à y glisser des silences. Impossible de savoir où la pièce s’achève vraiment. Le thème revient par bribes, puis s’évanouit, laissant le public dans le flou. Vous connaissez ce moment de flottement où l’on ne sait pas quand applaudir? C’est précisément ce que Haydn cherchait à provoquer.
Haydn faisait aussi un peu office de délégué syndical. Pendant l’été 1772, alors qu’il séjournait avec ses musiciens dans la résidence d’été de son mécène, le prince Esterházy, en campagne, l’orchestre commençait à tourner en rond et se languissait des épouses restées à la maison. Plutôt que d’aller frapper à la porte de son patron, Haydn a fait ce que tout génie sensé aurait fait: il en a tiré une symphonie, la Symphonie N° 45 «les Adieux». Un à un, pendant le final, chaque musicien souffle sa bougie et quitte la scène en silence, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que deux violons esseulés à soupirer dans la pénombre – ceux de Haydn et de son premier violon, Luigi Tomasini. Il faut le reconnaître, le prince Esterházy a immédiatement saisi le message, et toute la cour pliait bagage dès le lendemain. Beaucoup d’efforts pour une lettre de démission… en musique, tout de même!


Entre silence et éternité
En 1952, John Cage entre dans la chambre anéchoïque de Harvard – la pièce la plus silencieuse jamais construite, au point qu’on peut y entendre son propre sang circuler – et en ressort avec une révélation: le silence n’existe pas. Ce que nous appelons silence n’est qu’un son que nous n’avons pas encore su écouter. Il compose alors 4’33’’, qu’il sous-titre, non sans malice, «pour tout instrument ou combinaison d’instruments». L’œuvre compte trois mouvements, chacun portant une unique indication: Tacet, «il se tait» en latin. Pour la création, le pianiste David Tudor s’assoit devant un piano à queue, chronomètre en main, ouvrant et refermant le couvercle pour marquer chaque mouvement, sans jouer une seule note. Le public toussait, s’agitait sur son siège, échangeait des regards. Et c'est exactement cela la musique, disait John Cage. Chaque bruissement, chaque rire nerveux, chaque rumeur du monde extérieur. Une partition écrite par le public lui-même, sans la moindre répétition. 4’33” pose discrètement – très discrètement – cette question: qui décide de ce qui relève de la musique, et pourquoi tenons-nous tant à écouter les notes que nous en avons oublié d’entendre tout le reste?
Le compositeur américain a aussi signé la plus longue pièce musicale du monde: Organ²/ASLSP, sous-titrée As Slow as Possible («Aussi lentement que possible»). Cette performance, entamée en 2001 à l’église Saint-Burchardi de Halberstadt, en Allemagne, devrait s’achever en 2640 – soit 639 petites années après sa première note. Elle se joue en ce moment même, tandis que vous lisez ces lignes. Le prochain changement d’accord remonte au 5 août 2026, et le prochain est attendu pour le 5 octobre 2027. N’hésitez pas à aller y assister puis à repasser trois ans plus tard pour le suivant. La vérité de cette œuvre a de quoi donner le vertige: aucun être humain ne l’entendra jamais dans son intégralité. Une fois l’interprète, le public et une vie entière mis de côté, il ne reste que la musique à l’état de concept, fredonnant patiemment à l’intention des générations futures.
Du plus long possible au plus petit possible: John Cage a une fois de plus joué avec les limites dans sa Suite for Toy Piano, en composant pour un instrument dont les touches minuscules réduisent toute idée de nuance et de tessiture à une pure fiction. La partition exige des nuances irréalisables, et certains mouvements se contentent de cinq notes. Comme quoi Cage savait, au sens le plus littéral, se jouer de la musique!


Une cantatrice tournée en ridicule
Wolfgang Amadeus Mozart était beaucoup de choses à la fois: enfant prodige, génie de l’opéra, compositeur prolifique. Mais son talent le plus sous-estimé était peut-être celui de farceur de haut vol. On lui doit une pièce satirique, Une plaisanterie musicale, où s’accumulent idées simplistes, orchestration bancale et fausses notes assumées, le tout pour parodier les compositeurs de seconde zone. Il a poussé la souplesse des pianistes dans ses retranchements avec une sonate aux croisements de bras quasi injouables, et il a écrit pour ses proches un canon intitulé «Leck mich im Arsch» («Lèche-moi le…») à entonner joyeusement lors de dîners entre amis.
Mais le meilleur reste à venir. Quand Mozart reçoit la commande de Così fan tutte – un opéra bouffe déjà bâti sur un postulat absurde: deux hommes se déguisent pour séduire chacun la petite amie de l’autre –, il flaire l’occasion en or. Le livret est signé Lorenzo Da Ponte (à qui l’on doit aussi Don Giovanni) et sa maîtresse. Or Adriana Ferrarese del Bene – que Mozart semble avoir détestée pour son arrogance – était justement la prima donna pressentie pour le rôle principal. Elle avait par ailleurs un tic assez frappant: elle penchait la tête en avant pour les notes graves et la rejetait en arrière pour les aiguës. Mozart a donc parsemé son grand air «Come scoglio» de sauts incessants entre grave et aigu, histoire que la tête de Ferrarese «hoche comme celle d’une poule» sur scène. Le headbanging avait trouvé son précurseur, et c’était la musique classique!


Les malins pirates de Penzance
Pour une véritable leçon de comédie musicale, ne cherchez pas plus loin que The Pirates of Penzance. Signée du duo légendaire Sir William Schwenck Gilbert et Arthur Sullivan, et créée en 1879, l’œuvre a hissé la patter song (chanson virelangue) vers des sommets inédits. Ces morceaux enchaînent un nombre absurde de mots, sur un tempo qui devrait relever de l’impossible physiologique! L’exemple le plus célèbre, «I Am the Very Model of a Modern Major-General», déroule à une vitesse folle la liste de toutes les incompétences militaires du personnage. Les spécialistes débattront peut-être de son influence sur le rap moderne, mais nul ne contestera que le major-général avait un flow imparable!
Arthur Sullivan ne s’est pas arrêté aux paroles cocasses. La musique aussi fourmille de plaisanteries, malmenant au passage les conventions du grand opéra. À l’acte II, une bande de pirates s’avance sur scène à pas de loup en chantant «With Cat-Like Tread», morceau que Sullivan fait sonner fortissimo. Le plus réjouissant c’est de voir les policiers à leurs trousses ne s’apercevoir de rien. Joli clin d’œil à cette tradition lyrique où les personnages n’entendent commodément que ce que l’intrigue les autorise à entendre. Mais sous la farce, Gilbert et Sullivan égratignaient l’establishment britannique, ses hiérarchies de classe et l’arrogance de ses institutions. Tout au long de l’opéra, les pirates se révèlent plus honorables et plus attachants que les policiers. Quant au major-général, il se targue de vastes connaissances en lettres classiques, en politique, en mathématiques et en sciences… mais avoue tout ignorer de la tactique militaire et du maniement des armes. Bref, tout ce qui lui servirait vraiment à faire son métier!
Quand la musique joue au chat et à la souris
Vous souvenez-vous de ces dimanches matin devant la télé à regarder Tom et Jerry ou Bugs Bunny? On était loin d’imaginer que ces séances constituaient nos premiers pas en musique! À l’époque du cinéma muet déjà, l’homme à qui l’on doit en grande partie l’immense succès de la musique de dessin animé s’appelle Carl Stalling, le compositeur des Looney Tunes de Warner Bros.: plus de 600 bandes originales en moins de deux décennies! Il mêlait standards de jazz, chansons folkloriques et improvisations, au gré du chaos déclenché par les personnages à l’écran. Ce xylophone vif et guilleret, par exemple, qui accompagne un personnage longeant le bord d’une falaise, défiant la gravité en plein vide avant de comprendre qu’il n’a plus de sol sous les pieds. Suit un glissando descendant de trombone, coiffé d’un coup de cymbales retentissant, tandis qu’il dégringole hors du cadre.
Plus étonnant encore: un dessin animé qui s’inspire pleinement de la musique classique. What’s Opera, Doc? (Quel opéra, docteur ?) est une relecture ludique des grands opéras de Richard Wagner, mais aussi une œuvre minutieusement construite: les personnages arpentent des paysages grandioses portés par des cuivres puissants et galopants et des cordes qui s’envolent. Lancé aux trousses de son ennemi juré Bugs Bunny, le chasseur Elmer Fudd le nargue sur l’air de La Chevauchée des Walkyries – leur échange étant chanté à la manière d’un récitatif d’opéra. La mise en scène glisse même des clins d’œil visuels à l’histoire de l’art. Le tout s’inscrit dans une longue tradition des Looney Tunes où les chefs-d’œuvre du répertoire sont associés aux scènes les plus loufoques. Du côté de Tom et Jerry, Scott Bradley se livrait à quelque chose de plus déroutant encore: faire entrer en douce le modernisme du 20e siècle dans un dessin animé mettant en scène un chat qui n’attrape jamais la souris. Ses partitions s’inspiraient directement d’Arnold Schönberg, d’Igor Stravinsky et de Béla Bartók. Il recourait à l’atonalité (absence de tonalité ou de centre tonal) pour les poursuites, à la polytonalité (plusieurs tonalités simultanées) pour les différentes sections de l’orchestre, et allait jusqu’au sérialisme dodécaphonique hérité de Schönberg. Malgré toute cette sophistication théorique, l’ensemble collait parfaitement au chaos comique du dessin animé. On entend douze notes défiler à toute allure après que Tom a tendu un ingénieux piège au fromage, puis la mélodie s’inverse quand Jerry en démonte habilement le mécanisme et qu’un seau d’eau s’abat sur Tom. Schönberg aurait applaudi. Et c’est ainsi que des millions d’enfants ont appris à distinguer consonance et dissonance, résolution et suspension… grâce à Tom et Jerry!
Voilà toute la beauté et toute la richesse de la musique classique: elle peut éveiller une infinité d’émotions, et ni l’humour, ni le plaisir n’en sont exclus. Alors, la prochaine fois qu’on vous dira que la musique classique est guindée, faites découvrir cet univers fascinant. De Joseph Haydn se moquant d’un roi ronfleur aux enfants qui rencontrent Arnold Schönberg par l’entremise d’un chat de dessin animé, les plus grands compositeurs nous rappellent une chose: la musique ne prend vraiment vie que lorsqu’un bon éclat de rire s’en mêle.



